domingo, 23 de agosto de 2015

Etienne Klein, entrevista e vídeo


Um número recente do Le Point publicava um artigo com entrevista ao cientista e pensador francês Etienne Klein. Já há algum tempo que não lia propósitos tão saudáveis e inteligentes. Aqui está o que chamo 'élite': alguém que sabe pensar e agir com convicção a favor do saber, como os antigos Gregos, contra a credulidade e patetice relativista que se alastra nos círculos supostamente cultos.

Extractos (a entrevista é longa), com vénia ao Le Point, que soube fazer perguntas inteligentes e bem formuladas:

...
Il est vrai que prédire le pire est devenu un filon littéraire à écho médiatique garanti. Mais des irréductibles résistent. Étienne Klein en fait partie. Physicien au Commissariat à l'énergie atomique, professeur à Centrale, auteur d'essais scientifiques.

Quelles sont les dernières grandes avancées en science qui vous ont le plus bouleversé ?

La détection du boson de Higgs au CERN, les prouesses de "Rosetta" et "Philae", les mesures du satellite "Planck" sur le fond diffus cosmologique. Ces trois belles aventures européennes ont révélé des choses respectivement sur le vide quantique, la formation du système solaire et la structuration de l'Univers. Qui dit mieux ? Mis en face d'elles, il faudrait être de marbre pour le rester.

Si nous n'avons plus foi dans le progrès, est-ce parce que nous avons perdu l'espoir ?

L'idée de progrès a une anagramme qui la résume en partie : le degré d'espoir. Elle mélange en effet l'espérance et la consolation. En étayant la perspective d'une amélioration future de nos conditions de vie, elle rend l'histoire humainement supportable : loin sur la ligne du temps, elle fait miroiter un monde meilleur. Mais il y a un revers à cela : cet autre monde n'adviendra pas tout seul. L'idée de progrès a donc aussi à voir avec celle de sacrifice : le genre humain est sommé de travailler à un progrès général dont l'individu ne fera pas lui-même toute l'expérience. Croire au progrès, c'est accepter de sacrifier du présent personnel au nom d'une certaine idée du futur collectif qui donne du sens et une direction à nos efforts. Cela suppose donc d'avoir... une certaine idée du futur collectif ! Or, pour quel dessein global sommes-nous prêts à faire des sacrifices ?
...............

A-t-on raison de dire que nous sommes la "société du risque" ?

Laissé en jachère, le futur se laisse coloniser par la peur. C'est pourquoi la question du risque en est venue à catalyser l'angoisse que nous ressentons devant la perspective d'un avenir qui n'est ni configuré ni porté par un projet explicite. En outre, notre perception des risques est souvent construite au travers de multiples biais, ainsi, nous nous montrons beaucoup plus prompts à évaluer moralement ou économiquement les conséquences de nos actions plutôt que celles de nos inactions. Nous sortons des commémorations du 8 mai 1945, des images des camps ou des empilements de corps à Dresde. Il faut bien voir d'où nous venons ! Est-ce que les gens à l'époque se disaient : on est la société du risque ? Nous, nous nous laissons parfois séduire par les délices de l'effroi facile. Regardez ce qui s'est passé lors de la dernière éclipse de Soleil. Un tel phénomène, parfaitement prévisible, offre l'occasion d'une expérience pédagogique unique. Mais l'Éducation nationale a d'abord recommandé d'enfermer les élèves dans les classes, au nom du principe de précaution. Lequel n'avait rien à voir, car où était l'incertitude ? Heureusement, ces consignes ont finalement été modifiées, mais le ciel s'est quand même vengé : il a fait mauvais le jour J...

Le relativisme gagne du terrain. Dans un monde dominé par les technologies, n'est-ce pas paradoxal ?

Oui, même si un certain relativisme a certainement raison d'insister sur l'importance du contexte. Si Galilée avait vécu dans la forêt amazonienne, il n'aurait sans doute pas pu faire ses découvertes. Mais faut-il tirer de ce constat la conclusion que toutes nos connaissances seraient artificielles ? Il est permis d'en douter. Si l'atome et la physique quantique n'étaient que de simples constructions sociales, par quels miracles - oui, je dis bien miracles - serions-nous parvenus à concevoir des lasers ? Si les lasers fonctionnent, n'est-ce pas l'indice qu'il y a un peu de vrai dans les théories physiques à partir desquelles on a pu les concevoir, de "vrai" avec autant de guillemets que vous voudrez et un v aussi minuscule que vous le souhaiterez ? La prochaine fois que vous glisserez un CD dans votre lecteur laser, si vos oreilles entendent alors les Rolling Stones, ne sera-ce pas la preuve rétrospective que Max Planck, Albert Einstein et quelques autres avaient bel et bien compris deux ou trois bricoles non à propos d'eux-mêmes, ou de leur culture, mais carrément à propos des interactions entre la lumière et la matière ?

C'est pourquoi vous dites que les scientifiques doivent "cogner" ?

Je pense du moins qu'ils doivent monter au créneau pour entraver la propagation de ce que le sociologue Gérald Bronner appelle le démagogisme cognitif, cette ambiance qui donne du crédit aux points de vue les plus intuitifs, et parfois les plus erronés, sur toutes sortes de sujets. Pour l'alimenter, on déploie divers stratagèmes, à commencer par l'invocation du prétendu "bon sens". Or il faut se méfier du bon sens. Prenez la pseudo-controverse laborieusement entretenue sur le changement climatique, parfois en faisant semblant de confondre météorologie et climatologie : "Vous avez vu, il n'a pas fait chaud-chaud le mois dernier à Paris ; alors, le changement, c'est pour quand ?"... Ce sophisme est bien sûr faux, mais il est éloquent et peut convaincre ceux qui sont les plus prompts à déclarer vraies les idées qu'ils aiment. La science, comme le reste, est devenue la cible d'un certain populisme.

Permettez-moi une anecdote. Lors d'un cours, alors que je venais d'effectuer un calcul montrant que, selon la théorie de la relativité, la durée d'un phénomène dépend de la vitesse de l'observateur, un étudiant prit la parole : "Monsieur, personnellement, je ne suis pas d'accord avec Einstein !" Je crus qu'il allait défendre une théorie alternative, en tout cas qu'il allait argumenter, mais il se contenta de dire : "Je ne crois pas à cette relativité des durées, parce que je ne la... sens pas !" En clair, ce jeune homme avait suffisamment confiance dans son "ressenti" pour s'autoriser à contester un résultat qu'un siècle d'expériences innombrables avait cautionné. Lorsqu'elle se transforme en alliée du narcissisme, la subjectivité semble avoir du mal à s'incliner devant ce qui a été objectivé, du moins si ce qui a été objectivé la dérange ou lui déplaît.

Entre connaissances et croyances, l'antagonisme a toujours existé, mais n'est-on pas à un moment charnière ?

Difficile à dire, car notre société se trouve parcourue par deux courants de pensée à la fois contradictoires et associés. D'une part, un attachement intense à la véracité, un souci de ne pas se laisser tromper, bref une attitude de défiance généralisée qui s'étend désormais jusqu'aux sciences les plus dures. D'autre part, une défiance aussi grande à l'égard de l'idée même de vérité : la vérité existe-t-elle ? se demande-t-on. Si oui, peut-elle être autre que relative, subjective, culturelle, contextuelle, éphémère ? La chose étonnante est que ces deux attitudes, qui devraient s'exclure mutuellement, se révèlent compatibles. Elles sont même mécaniquement liées, puisque le désir de véracité suffit à enclencher un processus critique qui vient ensuite fragiliser l'assurance qu'il y aurait des vérités bien établies.

La science rend l'homme de plus en plus puissant. À quoi doit servir ce pouvoir, et qui peut en décider ?

La connaissance scientifique a ceci de paradoxal que sa progression ouvre des options tout en produisant de l'incertitude, une incertitude d'un type très spécial : nous ne pouvons pas savoir grâce à nos seules connaissances scientifiques ce que nous devons faire d'elles. Par exemple, nos connaissances en biologie nous permettent de savoir comment produire des OGM, mais elles ne nous disent pas si nous devons le faire ou non. Depuis que l'idée de progrès s'est problématisée, cela devient affaire de valeurs qui s'affrontent et non plus de principes qui s'appliquent. Or les valeurs, moins universelles que les principes (la valeur d'une valeur dépend de ses évaluateurs), tendent à s'exhiber et à se combattre lorsque les principes, eux, reculent. C'est pourquoi les décisions en matière de technosciences sont devenues si difficiles à prendre, et sont si contestées lorsqu'elles sont prises. Elles le sont d'autant plus que nous avons compris de surcroît que nous ne pouvons pas connaître d'avance toutes les conséquences de nos actes : "L'homme sait assez souvent ce qu'il fait, avertissait Paul Valéry, mais il ne sait jamais ce que fait ce qu'il fait." D'où une sorte de réflexe collectif qui nous conduit désormais à valoriser l'incertitude, la défiance, la perplexité. Finalement, c'est rien de moins que la question politique du projet de la cité, de ses fins, qui se trouve aujourd'hui posée : que voulons-nous faire socialement des savoirs et des pouvoirs que la science nous donne ? Y répondre présuppose de ne pas laisser les sciences et les technologies en lévitation intellectuelle.

Vous avez écrit dans les colonnes du Point que la science était insuffisamment "mise en culture" à l'école...

Donner le goût des sciences passe d'abord par donner du goût aux sciences, par les ré-érotiser. Je suggère une chose : qu'une fois l'an, depuis les classes primaires jusqu'au lycée, l'un des professeurs raconte aux élèves une "histoire de science", par exemple celle d'une découverte importante qu'il aura pris le temps d'étudier en détail : comment a-t-on compris que la Terre est ronde ? Qu'elle tourne autour du Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de notre galaxie, qui lui-même... ? Le professeur devra expliquer comment les arguments se sont combattus, ce qui a fait que certains ont fini par convaincre. Cela montrerait par des exemples concrets comment les démarches des scientifiques aboutissent parfois à de véritables chocs. Or, pour l'esprit, qu'y a-t-il de plus pédagogique qu'un choc ? Quelqu'un qui sait que l'homme est là depuis trois millions d'années dans un Univers qui existe depuis au moins 13,7 milliards d'années ne pense pas son rapport au monde de la même manière qu'un autre qui croit que l'univers a 6 000 ans et que l'homme y est apparu tel qu'il est aujourd'hui. La connaissance nous permet d'interroger nos préjugés les plus solides. La découverte du boson de Higgs, par exemple, est venue contester le lien systématique que notre intellect établit entre l'idée de matière et celle de masse. Cela devrait intéresser au premier chef les philosophes, car il s'agit bien là de ce que Maurice Merleau-Ponty appelait une "découverte philosophique négative". Attention, je ne suis pas en train de vous dire que la physique devrait coloniser la philosophie, seulement qu'elle éclaire certaines de ses questions et chatouille certaines de ses réponses.

Vos cours à Centrale sont, dit-on, des numéros d'improvisation. Faut-il maintenant quand on est professeur "assurer le spectacle" ?

Je ne vois pas qui a pu vous dire cela (sourire). Je n'utilise pas toujours de notes écrites, c'est vrai, mais je prépare très soigneusement le sujet dont je vais parler. Ce qui est improvisé, c'est ma façon de le mettre en scène. En fait, je tente de revenir à la base : l'enseignement, c'est du corps-à-corps. Lorsque je fais cours, je ne sais pas a priori ce que savent mes étudiants. Ce n'est qu'en les regardant que je me rends compte s'ils suivent ou non. Je peux ainsi adapter l'impédance de mon discours à l'auditoire tel qu'il est... Pour qu'il y ait transmission, il faut d'abord installer une ligne de transmission, n'est-ce pas ? C'est pourquoi je n'utilise plus guère de fichiers PowerPoint. D'abord, parce qu'ils font barrière entre celui qui parle et ceux qui écoutent. Ensuite, parce qu'ils créent l'impression que tout est déjà mis en boîte. Or un cours doit réserver une place aux chemins de traverse, au surgissement de la passion. J'irai même plus loin : je pense que les grands cours sont donnés presque dans une forme de transe.

Comment rendre notre système scolaire plus performant ?

Vaste programme, si j'ose dire. Prenez le statut de l'erreur. Apprendre, c'est commencer par ne pas savoir. Le rappel de ce truisme devrait suffire à modifier le regard qu'on porte sur l'erreur. Dans la phase d'apprentissage, elle ne saurait être considérée comme l'équivalent d'une faute morale, mais plutôt comme une étape nécessaire permettant de passer de l'incompris au compris.
Nietzsche a prédit que la passion pour la science allait forcément décroître au fur et à mesure que l'on s'apercevrait que, contrairement à la religion, à l'art, ou à l'idéologie, la science ne console pas...

Oui, il a écrit cela dans L'avenir de la science. Extrait : "Le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu'il garantira moins de plaisir ; l'illusion, l'erreur, la chimère vont reconquérir pas à pas, parce qu'il s'y attache du plaisir, le terrain qu'elles tenaient autrefois : la ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence immédiate ; telle Pénélope, l'humanité devra se remettre à tisser sa toile après l'avoir défaite pendant la nuit. Mais qui nous garantira qu'elle en retrouvera toujours la force ?" J'ai lu ce texte à mes étudiants le lendemain des attentats de janvier, juste après la minute de silence. Cela a produit un effet certain sur eux.

Vous êtes donc un optimiste convaincu ?

Oui, puisque tout finit par s'arranger, même mal.


Vídeo de Etienne Klein (30/07/2015)


Etienne Klein : Des mythes aux scienceslepointhd



2 comentários :

Enviar um comentário